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Devenir une terre de langues

19.05.12 / ÉDUCATION et LANGUES
La conquête des langues et de l’Éducation, jusqu’à la banalisation, participe de la construction d’un abécédaire européen, en vigueur de part et d’autre des espaces frontaliers de pointe, notamment franco-suisses et franco-allemands. À l’heure où la notion de langues « extérieures » doit remplacer celle de langues « étrangères », le plurilinguisme, conçu comme une pratique réelle de plus de deux langues, ne fait plus débat en Belgique, au Danemark, en Allemagne et en Catalogne du Sud, mais pas en France et dans l’Espagne castillane. Ce modèle spontané dans les petits États trouve son paroxysme dans la principauté d’Andorre, guettée par le syndrome d’aéroport qui confine à la dispersion. L’analyse des périmètres internationaux de proximité parmi les plus avancés fournit un prototype, taillé pour la Catalogne du Nord. Ce plurilinguisme est déjà lancé à Girona, dont la mairie subventionne, depuis 2009, des cours d’anglais destinés aux jeunes commerçants. Cet atout s’ajoute aux prédispositions naturelles au catalan et au castillan, dans un mouvement dépassionné, libéré des contraintes identitaires ou de repli sur soi. À Figueres, ou à La Jonquera, sans soutien public, les détenteurs d’enseignes commerciales manient le catalan, le castillan et le français, dans des prouesses variées, mais sans complexes. Par ailleurs, un regain d’intérêt envers la langue française pointe depuis la charnière de la décennie, assez généralement en Catalogne du Sud, sans véritable traduction dans les faits. Perpignan et sa zone d’influence première ne peuvent ainsi échapper à la vague des ouvertures culturelles de proximité, par le catalan, ibériques, par l’espagnol, et internationales, par l’anglais. La langue de Virginia Woolf, indispensable une semaine par an à Perpignan, lors du festival Visa pour l’Image, donne à la ville un relief nouveau, sans concertation stratégique d’envergure.

Plus fort que le bilinguisme

La notion de « bilinguisme », synonyme de « français-catalan » dans les Pyrénées-Orientales, signifie davantage « français-anglais » à l’échelle de la France globale. De la sorte, il s’établit en Roussillon un conflit entre ces deux schémas, avec pour conséquence la relégation de l’anglais. Ainsi, si l’idée d’une généralisation d’une scolarité bilingue français-catalan gagne bon nombre d’élites des Pyrénées-Orientales, il s’agit d’un plancher : le plurilinguisme, à conquérir, est fondateur du développement des carrefours géographiques. Bien que dans des proportions minoritaires, la boîte à outils linguistique tutoie une forme de normalité à Perpignan et tout autour, mais elle peine à basculer sur une réalité sociale, c’est à dire économique et territoriale. Un système éducatif de qualité doit ainsi former les dirigeants de demain, dans ce même espace, mais, au bilinguisme français-catalan, alors rendu structurel et ordinaire, enseigné dans un cadre défini pour les langues territoriales, devraient s’ajouter d’autres aptitudes au dialogue, par une troisième ou une quatrième langue. Il s’agira ici du castillan, de l’anglais, voire de l’arabe. Devenir une « terre de langues », comme autant d’opportunités de dialogue économique et culturel, est un objectif tenable sur une seule génération, à travers un programme éducatif d’ensemble. Cette ambition considérable, qui induirait presque un modèle social, peut s’appuyer sur les composantes démographiques présentes sur le territoire.

Dépolitiser le catalan

Dans le département des Pyrénées-Orientales, les écoles dites « catalanes » et les « filières bilingues » du système éducatif traditionnel, soit 3000 enfants scolarisés en langue catalane et française, à parité dès leur plus jeune âge, montrent désormais leurs limites, en érigeant parfois la maîtrise des langues en critère supérieur à la connaissance générale. Ce schéma, qui représente 5% des enfants de maternelle et primaire, tend parfois à adopter silencieusement, depuis la décennie 2000, une image élitiste, preuve d’un prestige implicite. Mais dans l’enseignement classique majoritaire, la langue catalane emprunte régulièrement des chemins identitaires poussiéreux, sans lien territorial, et en décalage progressif avec une Catalogne du Sud engagée vers une internationalisation accrue. Une construction territoriale Perpignan-Girona appelle ainsi un ajustement des procédés, sous couvert d’une Éducation Nationale décentralisée, disposant d’organisations adaptées aux réalités de demain, n’induisant pas nécessairement de moyens supplémentaires. Ce projet est à même de faire émerger une et plusieurs générations de locuteurs plurilingues complets, formés depuis l’école maternelle jusqu’à l’Université et au marché du travail, sans rupture de la chaîne du savoir. Il s’agirait ainsi de discerner le champ des revendications militantes de celui du réalisme économique : les étudiants de catalan, en nombre croissant dans des universités situées en République Tchèque et aux USA, comme en Allemagne et Italie, jusqu’en Amérique latine, restent étrangers à l’adhésion identitaire. Il s’agit ainsi d'alléger l’enseignement en catalan de ses écailles politiques et militantes, car le souhait de parler le catalan est différent du désir de devenir catalan. Les étudiants en faculté de langue anglaise, à Perpignan ou à Girona, ambitionnent-ils de devenir sujets de la reine ?

S’ouvrir vers la francophonie et l’Amérique du Sud

Deux mondes distincts convergent vers l’espace d’action d’Opencat : cet axe est rattaché à la France et à son aire d’influence, notamment celle de la francophonie, et à la Catalogne, à l’Espagne et à sa sphère d’intimité, constituée par l’Amérique du Sud, et, dans un rapport complexe, les USA. S’appuyer sur ces deux portes d’entrée, sans limitations catalanes, françaises ou espagnoles, est une nouvelle chance à saisir. En termes concrets, le « mode d’emploi » de ces territoires se situe dans l’approche du monde véhiculée par le milieu éducatif. Adapter les méthodes, et accéder à ces grands espaces, signifie donner du sens aux contrées catalanes du Nord, au moment même où celles du Sud, spontanément liées à l’Espagne comme à l’Amérique latine, n’ont aucun mal à renforcer leurs relations avec les centres de décision français, à Paris, Lyon ou Toulouse. Sans ces prédispositions, le département des Pyrénées-Orientales, par déficit croissant de personnalité, voire pas crispation identitaire, peut rester à la marge, ou pire, subir les grandes manœuvres de construction européenne.

Promouvoir une Université euro-méditerranéenne

La prise de responsabilités de l’Université de Perpignan Via Domitia, en voie d’étalonnage mondial par les principes de l’autonomie de gestion, place l’établissement en compétition plus franche avec ses voisins. Dans son rapport avec les Universités de Girona et Vic, l’Université de Perpignan s’insère progressivement dans l’espace méditerranéen, comme étape entre Paris et le Maghreb. A l’évidence, le plein apprentissage des libertés et des responsabilités y induit une définition de personnalité, vers un rôle pérenne. Retenir la jeunesse à Perpignan, par un espace universitaire séduisant, imposera la mise en place sur le campus de filières à vocation industrielle, opportunément liées au Sud, davantage crédibles au Nord, et non plus prisonnières de la vague des énergies renouvelables. Les intérêts contradictoires avec l’Université de Montpellier seront alors résolus par une réelle appartenance à la Méditerranée, ajoutée à la confluence naturelle des cultures ibériques.

Une avance internationale pour la jeunesse régionale

Un nouveau schéma éducatif sous-tend l'accompagnement d'un territoire européen international, constitué autour de l'axe Perpignan-Girona. En position originale face aux modèles observés dans les territoires intérieurs et non-frontaliers, les réalités en devenir appellent un modèle pluriel. Dans l'enjeu d'une Éducation moderne, un nouveau cadre s'impose aux langues, considérées parmi les savoirs fondamentaux.

Les formules nouvelles se doivent de dépasser le cadre ancien du bilinguisme. En effet, la remontée d’expérience d’une certaine jeunesse du Roussillon, propulsée sur le marché du travail de Barcelone ou de Girona, est sans appel : le seul tandem linguistique français-catalan est une limite, car la méconnaissance de l’espagnol tronque la perception des réalités. A l’identique, la formule français-espagnol suggère un manque d’adéquation, rattrapé par empirisme. Il reviendrait alors, après confortement du modèle bilingue, d'établir un modèle quadrilingue : l'ajout de la langue anglaise, outre son utilité en tant que métalangage, permettrait de standardiser cette formule sur l’axe Perpignan-Figueres-Girona. Déjà, la présence renforcée de la langue anglaise, sous l’impulsion du gouvernement de Catalogne, en ajout au catalan et à l'espagnol, offre une avance internationale à la jeunesse régionale. Un rattrapage, encouragé en Roussillon, positionnera cet axe dans le concert global.

   
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